Hier, c’était la fête de la lune, l’une des plus importantes célébrations de l’année en Chine mais, également, partout où il y a une importante influence ou communauté chinoise, c’est-à-dire à Taïwan, en Corée, au Japon, aux Philippines, au Vietnam, à Hong Kong, en Malaisie, aux Etats-Unis… Chez nous, on peut tout à fait passer à côté et ne rien remarquer, mais si on fait attention, dans les commerces asiatiques, on verra un gâteau bien particulier qui est offert pour l’occasion : le gâteau de lune, en chinois yuè bĭng .

On pourrait longtemps parler de la tradition de la fête de la lune en elle-même, de ses origines religieuses et agricoles, de la beauté de la lune en automne que les Chinois sortent contempler, mais ce qui nous intéresse ici, c’est ce petit gâteau qui rend le monde sinophone complètement fou. Il est petit, compact, et reconnaissable entre mille car sa surface est décorée de symboles et idéogrammes auspicieux ou en rapport avec les ingrédients utilisés pour sa confection.

Traditionnellement, les recettes sont variées et incluent un jaune d’œuf de cane salé (qui représente la lune), des graines de lotus, des noix, de la pâte de durian, de dattes ou de haricots rouges, ou encore de la purée d’ananas confit, de haricots mungo ou de soja. La croûte est dorée, les inscriptions à sa surface sont en relief et proviennent du moule utilisé pour le cuire. Mais, récemment, les choses ont évolué. Les recettes originales se sont multipliées à mesure que l’économie des gâteaux de lune s’est développée – avec l’entrée de la Chine dans le monde merveilleux de la consommation capitaliste – et a pris des proportions phénoménales.

Le cadeau que tout le monde fait mais personne ne veut

Aujourd’hui, on vend des gâteaux de lune chez Starbucks et Haägen-Dazs, aussi bien qu’au boui-boui du coin ou dans le centre commercial le plus luxueux. Pour l’année 2012, l’estimation de la production, en Chine seulement, est de 280 000 tonnes de ces gâteaux. Cela représente 2,53 milliards de dollars, soit 6% de plus que l’an dernier. Les versions haut-de-gamme enregistrent une croissance encore supérieure. Car le gâteau de lune peut être chic, avec une superbe boîte décorée, un fourrage à la crème glacée, au chocolat ou même en or, toutes les options sont imaginables si l’on en a les moyens. Bref, le marché du gâteau de lune se porte fort bien, non seulement car la Chine compte plus d’1,3 milliard d’habitants, mais aussi car cette coutume est aujourd’hui encore, très observée.

On offre des gâteaux de lune par respect d’une tradition ancestrale liée à une fête célébrée par tout le pays, comme une offrande. Cette dimension spirituelle est capitale, mais ce n’est pas tout. En Asie – et peut-être plus particulièrement en Chine et au Japon, c’est discutable, le cadeau est extrêmement important. C’est une pratique très formalisée qu’on se doit d’observer. Si le code est d’offrir des gâteaux de lune en Chine, vous pouvez être certain que tout le monde le fera.

Le goût n’est, d’après ce que j’ai pu lire dans la presse chinoise et américaine et observer autour de moi, même pas la motivation première derrière le succès de ces gâteaux. Beaucoup de Chinois vous diront qu’ils ne les aiment pas tant que cela ; qu’ils sont lourds et trop caloriques, ou encore qu’ils en ont trop reçus pour pouvoir tous les manger, et qu’ils ont laissé les boîtes s’empiler sous leur bureau au fur et à mesure que leurs collègues leur en offraient. Et chez eux, c’est à peut-près la même chose. On est donc bien embêté d’en recevoir, mais cela n’empêche pas d’en offrir, puisque c’est la tradition. Chaque personne peut ainsi avoir droit à une vingtaine de gâteaux chaque année. Le cycle infernal.

L’horrible taxe sur les gâteaux de lune en entreprise

Et attention : il y a pire, plus vicieux, plus cruel. En Chine, on applique une taxe sur les gâteaux de lune dans les sociétés privées, ce n’est pas une blague, c’est expliqué ici. A chaque fois qu’un employeur offre une boîte de ces pâtisseries à l’un de ses employés, celui-ci devra payer une taxe à son entreprise calculée en fonction de ses revenus. Un type d’une compagnie pétrolière nationale s’est ainsi vu taxé de 47 dollars pour le mois de septembre. Motif, ben, on vous donné des gâteaux.

Bref, le gâteau de lune, c’est un peu le gâteau de l’enfer. On est obligé de l’offrir, on ne peut pas le refuser quand on s’en fait offrir, et on n’a même pas spécialement envie d’en manger. Et tous les ans, on se ruine en gâteaux pour tout le monde ; en plus de se faire sucrer une partie de son salaire parce que le boss vous en a donné un. Quelque part, ça a de quoi rendre haineux.

Ces petits gâteaux forts en graines de lotus et autres graines de courge, moi, je les aime bien. Bon, je n’ai pas encore testé les versions à la gelée qui rappellent la jade sculptée ; ils paraissent forcément un peu étranges, mais si j’en vois un dans les jours qui viennent, je ne m’en priverai pas. Quoi qu’il en soit, les classiques sont plutôt agréables, certes très sucrés, très gras et un peu étouffe-chrétiens, mais j’y ai pris goût aux Philippines où ils sont vendus toute l’année sous le nom de « hopia », ce qui veut littéralement dire « bon gâteau ». Ceux qui sont aromatisés au pandan sont particulièrement délicieux.

Mais revenons à la Chine. Si les Chinois se désintéressent des gâteaux de lune à manger, le cadeau est toujours de rigueur. Le problème, c’est qu’un cadeau se doit d’être bien présenté. D’où une somme colossale de déchets produits chaque année à cette période. Les éboueurs chinois redoutent cette semaine, les collecteurs de déchets recyclables renforcent leurs équipes. Selon la chambre de commerce chinoise, les vendeurs ont en effet dépensé plus de 300 millions de dollars en emballages en 2010, dont 200 000 tonnes de papier et 40 000 tonnes d’aluminium. C’est un peu comme Noël aux Etats-Unis, mais en pire.

Bref, le gâteau de lune, que nous connaissons pourtant mal en Europe, fait beaucoup de bruit en Asie et provoque les cris des associations de protection de l’environnement qui disent tout haut ce que tout le monde pense tout bas. Non seulement ces pâtisseries sont suremballées – elles estiment que 95% des emballages ne sont pas nécessaires – mais elles représentent un véritable gaspillage quand on sait que toutes ne seront pas mangées.

Si vous êtes à présent curieux de découvrir cette petite pâtisserie qui fait tant de remous en Extrême-Orient, vous en trouverez dans les jours qui viennent, on est en pleine saison, vous pourrez essayer d’y goûter. Il se peut même qu’il y ait des soldes sur les invendus. C’est, donc, le moment d’en profiter, vous me direz ce que vous en pensez.